Jean Sulpice exerce là où il se sent à sa place : au bord du lac d’Annecy, dans cet entre-deux subtil où l’eau rencontre la nature alpine.
Très tôt, Jean Sulpice comprend que son apprentissage passera moins par les cadres scolaires que par l’intensité des cuisines. Ce qui l’attire n’est pas la facilité du geste, mais au contraire son exigence. À l’Auberge Lamartine, auprès des chefs Jean et Pierre Martin, il découvre un premier socle : la rigueur, le respect du produit, l’attention portée à chaque détail. Une base solide, mais encore inscrite dans une cuisine d’exécution.
En 1998, son entrée dans la brigade de Marc Veyrat, à la Maison Bleue alors installée au bord du lac d’Annecy, marque une rupture décisive. Le niveau est saisissant. Tout est à réinventer. Il ne s’agit plus de reproduire une recette, mais de comprendre ce qui l’entoure, d’interpréter un paysage, une plante, une sensation. Là, Jean Sulpice apprend à imaginer la cuisine, à concevoir un plat comme un langage capable de faire naître une émotion à partir d’un seul élément, parfois modeste en apparence. Ce cheminement se prolonge ailleurs, sans jamais diluer cette exigence. Un passage en Bretagne, puis la capitale. À Paris, chez Pierre Gagnaire, il découvre une cuisine comme un art, ou plutôt des cuisines comme autant d’œuvres et de créations, sorties de l’imaginaire de grands chefs. En Provence, auprès d’Edouard Loubet, il approfondit une cuisine sensible au végétal et au territoire. Peu à peu, Jean Sulpice ne se contente plus de bien faire. Il cherche à dire quelque chose. À créer, à transmettre, à toucher juste. C’est là que la passion prend définitivement le pas sur tout le reste.
Jean Sulpice
Fin des années 90
Apprentissage de la cuisine, rencontre de sa femme Magali
2002
À 24 ans, Jean s'installent à l'Oxalys avec Magali
2006
Première étoile au Guide Michelin, à l'Oxalys
2010
Seconde étoile au Guide Michelin, à l'Oxalys
2017
Jean et Magali s'installent à L'Auberge du Père Bise
2017
Cuisinier de l'année 2018 par le Gault et Millau
2018
Deux étoiles au Guide Michelin, à L'Auberge du Père Bise
2019
Chevalier de l'ordre national du Mérite
2020
Étoile verte au Guide Michelin, à l'Auberge du Père Bise
À 23 ans, Jean Sulpice ouvre avec sa femme, Magali Sulpice, leur premier restaurant, à 2 300 mètres d’altitude, à Val Thorens. À l’L’Oxalys, le pari est audacieux. Installer une table gastronomique à cette hauteur relève moins d’un calcul que d’une conviction. Ici, tout est à inventer. Le cadre ne facilite rien, mais il oblige à une forme de vérité. C’est dans cet environnement radical que Jean commence réellement à construire sa propre identité culinaire. Loin des influences directes, il se retrouve face à une page presque blanche. Il ne s’agit plus d’interpréter les univers des autres, mais de trouver sa voix. La nature alpine, omniprésente, impose son rythme, ses saisons courtes, ses silences. Elle affine le regard, pousse à l’essentiel, invite à une cuisine lisible, engagée, sans détour.
À Val Thorens, la création devient un apprentissage quotidien. Chaque service est une recherche d’équilibre, chaque plat une tentative de cohérence entre le goût, le lieu et le moment. Cette période façonne durablement son approche : une cuisine pensée comme un chemin, nourrie par l’effort, l’attention et le respect du vivant. C’est là, en altitude, que Jean Sulpice cesse définitivement de reproduire pour commencer à imaginer. Une étape fondatrice, où la gastronomie prend le relief d’une expérience intime, profondément liée au territoire qui l’a vue naître.
Né en Savoie, Jean Sulpice grandit au contact direct des lacs, des forêts et des reliefs. La nature alpine ne constitue pas un décor idéalisé, mais un milieu vivant, parfois accueillant, parfois indifférent. Elle impose son rythme, ses limites, ses surprises.
Cette relation façonne profondément sa cuisine. Les saisons y sont vécues, non anticipées artificiellement. Ce qui arrive arrive. Ce qui disparaît laisse une trace. Cette approche sensible nourrit une cuisine qui cherche la justesse avant tout, attentive aux équilibres, aux textures, aux nuances. Une cuisine qui raconte un territoire sans jamais le figer.
Le sport occupe une place essentielle dans la vie de Jean Sulpice. Ski-alpinisme, vélo, randonnée : autant de manières d’entrer physiquement en relation avec le paysage. L’effort, la durée, la concentration font partie de son quotidien. Ces pratiques ne sont pas séparées de la cuisine ; elles dialoguent avec elle. Le goût de l’engagement, l’acceptation de l’imprévu, la précision du geste se retrouvent derrière les fourneaux. Les défis l’attirent parce qu’ils obligent à rester présent, à ajuster, à ne jamais considérer l’acquis comme définitif.
“Gravir un col, pédaler à vive allure sur les versants des montagnes, partir en randonnée dans les alpages ou en forêt, naviguer sur le lac… La nature prend sens à travers la relation directe et sincère que je noue avec elle. Ma cuisine est le témoignage de ce lien intime qui m’inspire au quotidien.”
Reprendre l’Auberge du Père Bise avec sa femme, Magali Sulpice, marque un moment charnière. Cette maison centenaire, posée au bord du lac d’Annecy, porte une histoire dense, une mémoire vivante qu’il ne s’agit pas de transformer, mais de prolonger. Le lieu impose sa présence. L’eau, la lumière, la nature alpine tout autour rappellent chaque jour que la cuisine ne se pense pas hors de son cadre.
Ici, Jean Sulpice affine une cuisine gastronomique d’exception, fidèle à ce territoire et à son rythme. Une cuisine construite dans la durée, nourrie par le travail quotidien, la remise en question permanente, le souci du détail. Cette exigence constante finit par être reconnue. En 2017, le Gault & Millau le sacre cuisinier de l’année. En 2018, le Guide Michelin lui attribue deux étoiles. En 2019, il est fait chevalier de l’ordre national du mérite. Des étapes importantes, reçues avec retenue, sans jamais détourner l’attention de l’essentiel.,Car pour Jean Sulpice, cuisiner ici dépasse largement la notion de travail. C’est une manière d’habiter un lieu, de dialoguer avec le vivant, de transmettre des émotions. Avancer, service après service, en accord avec le lac, la nature alpine, le temps qui passe. Ici, Jean Sulpice savoure chaque instant passé derrière les fourneaux à exercer sa passion et “le plus beau métier du monde”, dans le cadre incroyable de l’Auberge du Père Bise, au bord du lac d’Annecy, qui est pour lui “le plus bel endroit du monde”.