À la poursuite de l’or rouge : le safran

Il est de ces richesses sur notre sol que l’on ignore parfois. Non pas invisibles, elles ont toujours été là, plantées sous nos yeux, prenant une dimension nouvelle lorsque l’on se rappelle à leurs bons souvenirs. Parmi elles, le Crocus Sativus ou Safran, une épice cultivée depuis plusieurs millénaires. Emblématique mais peu associé au Pays de Savoie, découvrez comment et pourquoi Cécile Berlioz et Jean Sulpice tentent de réhabiliter l’Or Rouge; autrefois très présent sur le terroir alpin.

De la Terre elle naquît

D’abord elle est une couleur frappante de rareté; drapée d’une certaine élégance. Une fleur légère où l’on parvient – du crocus – à séparer le pistil pour en extraire sa quintessence: le Safran. Cultivé en large quantité à l’étranger, les safraneraies françaises sont rares pour ne pas dire marginales. Pourtant, à Saint Pierre de Belleville au cœur du massif des Hurtières (Vallée de la Maurienne), Cécile Berlioz s’échine de passion à précisément cultiver ce caviar naturel.

Importée majoritairement d’Inde, d’Iran ou encore d’Espagne; la fleur fragile en apparence, peut résister à un large spectre de températures et s’adapte parfaitement au climat de montagne. Alors depuis 2011, au domaine familial des Berlioz, avant que le soleil ne se rapproche trop de la Terre, l’on s’active – entre octobre et novembre – à récolter les stigmates rouges sang de la plante. Ainsi, on estime que 180,000 fleurs de Crocus sont au minimum nécessaires pour produire 1kg de Safran sec. Un effort de culture attentionné, minutieux où le mauve dicte la vie du domaine. De la plantation à la récolte, l’automatisation mécanique n’a pas sa place dans cette rythmique analogue. Et pour cause, la main qui accompagne le geste se doit d’être souple et patiente. L’Or Rouge est nommé ainsi car il est le résultant d’un précieux savoir-faire, la conclusion passionnée d’un travail de longue haleine.

La récolte de l'Or Rouge - A la découverte du Safran de Maurienne

Jean Sulpice quitte les cuisines de l'Auberge du Père Bise et nous emmène en Maurienne pour découvrir un trésor caché : le safran, surnommé l’or rouge.

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Le safran

Lieu

Saint Pierre de Belleville

Odeur

Boisée, anisées, camphrées

Saveur

Epicée, chaude, légèrement amère

L’or rouge

Il fût un temps, où l’on aurait pensé que le Safran ne venait qu’exclusivement de l’étranger. Qu’en France et dans nos terroirs, nous ne pouvions ou nous ne savions pas comment faire émerger ce noble produit; pourtant élémentaire au palais du cuisinier. Son coût, en temps et en effort de manœuvre est élevé, et explique que progressivement sa culture française s’est amoindrie. Cela a ainsi renforcé la rareté du produit tout en haussant sa qualité. Désormais, la plante est cueillie exclusivement par un cercle réduit de véritables passionnés.

Le safran a toujours été là, accompagnant par ses bienfaits les civilisations, les générations. Tant pour ses propriétés savoureuses que pour ses vertus d’antioxydants. Peu connu pour son appartenance française, les écrits le mentionnant sont nombreux, en témoignent les recettes des différentes spécialités des Pays de Savoie. D’une vallée à une autre, il est particulièrement intéressant de constater son usage varié à travers les plats et gourmandises.

L’étreinte douce d’un goût remarquable

Réimplanté grâce au travail d’orfèvre de Cécile Berlioz, faisant ainsi jaillir de son domaine familial le Safran bio des Hurtières, l’épice a retrouvée sur le sol montagnard ses lettres de noblesse. Et, pour que celles-ci viennent se changer en véritables émotions sensorielles, c’est aux cuisiniers qu’il appartient le soin délicat de venir parachever ce don de la nature. Parmi eux, Jean Sulpice, natif d’Aix-les-Bains. Il raconte :

“Étant issu de la Savoie, j’ignorais totalement que l’on produisait du Safran en ces terres. Cécile est venue me trouver pour m’expliquer le travail et l’implication qu’il faut avoir pour cultiver l’Or Rouge. J’ai été frappé d’admiration par cette volonté de réhabilitation de cette fleur rare, très complémentaire de mon univers. Aujourd’hui, elle fait partie de ces épices où je n’ai pas à rougir de l’utiliser. Très souvent, c’est une saveur que l’on aurait tendance à retrouver dans le salé, notamment dans les produits de la mer. De mon côté, je préfère l’utiliser dans le sucré où je peux remettre au goût du jour des recettes ancestrales de notre terroir. J’aime aussi, avec candeur, en redécouvrir quelques-unes. C’est le cas du Baise-Coing, spécialité de la Vallée de L’Arve, qui est un biscuit au Safran. Lorsqu’il est bien exécuté, il est comme un câlin des plus réconfortants. Cette épice ouvre de très belles dimensions sucrées, et lorsque l’on élabore un flanc pâtissier et que l’on vient l‘y incorporer dans la crème, la douceur est alors omnisciente.”

Des Rissoles (spécialité Savoyarde) jusqu’à la Crème Brûlée au Safran, dans l’univers du Chef Jean Sulpice, le Crocus Sativus occupe une place de choix. Cette épice est une variété spécifique, de grande qualité, forte, au goût prononcée se mariant à merveille avec un fruit de la passion ou plus simplement avec du chocolat. Une certaine noblesse en émane, du fait de sa rare saveur et de son histoire – en France – iconique, pavant la voie à un retour gagnant sur les terres alpines.

“J’ai été frappé d’admiration par cette volonté de réhabilitation de cette fleur rare,
très complémentaire de mon univers…”

Artisans de passions, portant la nature et ses enseignements au cœur de leurs projets respectifs

C’est là, finalement, dans le désir de sauvegarde du geste manuel – et plus encore – dans l’authenticité qui caractérise le rapport des humains à la terre, que Cécile Berlioz et Jean Sulpice se sont trouvés. L’un comme l’autre donnant le droit de parole à l’une des épices reine de notre ère.

Le safran de Savoie sublime une cuisine du terroir redécouverte

Dans la cuisine de Jean Sulpice, le safran apporte une intensité rare. Ses filaments rouges, précieux, infusent lentement et libèrent une profondeur aromatique singulière. Le safran cultivé en Savoie trouve ici un terrain d’expression naturel, en résonance avec une cuisine attentive à ses racines alpines. Il inspire une relecture délicate des spécialités d’autrefois. Un biscuit traditionnel retrouve une vibration nouvelle, une crème s’anime d’une chaleur subtile, un dessert devient une combinaison exceptionnelle de saveurs, tel le flan pâtissier au safran et à la vanille. Le rouge du crocus devient une empreinte, presque un fil conducteur, reliant la mémoire culinaire des vallées à une écriture contemporaine précise et sensible.

À travers cette épice, la cuisine gastronomique réinventée par Jean Sulpice se nourrit d’un terroir qui s’affirme avec caractère. Le geste reste mesuré, la matière respectée, et l’émotion naît de cette alliance entre la rareté du safran et la justesse de l’assiette. Des champs de crocus des Hurtières aux rives du lac d’Annecy, une même énergie circule. Celle d’un territoire vivant, fier de ses ressources, dont les saveurs anciennes trouvent aujourd’hui une expression lumineuse et profondément incarnée.

Par Jean Sulpice

Chef cuisinier, deux étoiles au Guide Michelin

Mis à jour le 16/03/2026